Dégradation rapide de la voirie : Qui est responsable ?

Difficile de circuler aujourd’hui dans certaines communes d’Abidjan. D’Abobo à Koumassi après un détour à Yopougon...Malgré quelques travaux de réhabilitation de voiries effectués, c’est presque le statu quo. A qui la faute ? Débat. Nids-de-poule, voies impraticables...

La dégradation de la voirie à Abidjan s’accentue de plus en plus. Moins d’un an après leurs réhabilitations pour certaines et de deux ans pour d’autres, la plupart des artères de la capitale économique ivoirienne sont gagnées par une rapide dégradation et surtout avancée. Il suffit d’une saison pluvieuse pour tomber dans l’éternel recommencement. D’où la nécessité de s’interroger sur notamment la qualité, le professionnalisme des maîtres d’ouvrages...

Aussi ces infrastructures routières sont-elles bien entretenues ? Qui est responsable de cette dégradation rapide? Le constat est fait. Abobo, la commune la plus peuplée du district d’Abidjan est malade de ses voiries. L’axe Samaké-Abobo-gare en piteux état oblige les usagers à contourner en passant par le quartier Kennedy pour atteindre le grand marché de la commune.

Le temps de parcours qu’il offrait aux usagers n’est plus de mise. Il faut désormais faire attention à des trous qui grossissent chaque jour. Celui du carrefour-mobile en allant du Mahou au Plateau-Dokui est également à nouveau dégradé seulement quelques mois après sa rénovation.

«Cette voie a été réhabilitée après la saison pluvieuse de 2014. Voyez-vous, après quelques fortes pluies, cette année encore, rien n’a changé. Nous vivons la même galère. Lorsqu’il pleut, les flaques d’eau qu’on doit traverser constituent un danger permanent pour nos moteurs. Sans compter les ressorts. On s’interroge parfois si ces ouvrages sont réalisés par des professionnels», se désole Abou Koné, chauffeur de taxi.

Sa préoccupation rejoint celle de Clément Kouadio, habitant du quartier Inchallah, dans la commune de Koumassi qui souhaite que les pouvoirs publics trouvent une solution définitive. «C’est la même situation dans presque tout le district d’Abidjan. Et pourtant, les coûts des infrastructures sont exorbitants. L’Etat contrôle-t-il vraiment les travaux de réalisation des ouvrages ? On construit des routes, et après ?», s’interroge-t-il.

Pour lui, l’Etat doit éviter le gaspillage en reprenant les mêmes travaux à des coûts plus élevés et à des périodes ne dépassant pas cinq ans. Il souligne que les automobilistes n’ont d’autre choix que d’emprunter parfois les trottoirs et même les ruelles des quartiers malgré tous les risques d’accident que cela comporte. «Il faut sauver la voirie de la capitale économique. La route précède le développement», plaide-t-il. Il suggère des audits pour situer les responsabilités en ce sens que les désagréments sont assez flagrants.

C’est le cas notamment du carrefour parallèle à celui des Oscars à Angré 7ème tranche en remontant vers les bureaux annexes de l’Autorité pour le désarmement, la démobilisation et la réintégration (Addr). Depuis de longs mois, cette voie parallèle au boulevard Latrille qui passe devant le siège de Nord-Sud Quotidien est un casse-tête pour les automobilistes.

De gros nids-de-poule mettent à rudes épreuves les amortisseurs des véhicules Pour le directeur de la gestion du réseau à l’Agence de gestion des routes (Ageroute), François Kouakou, il faut plutôt chercher les causes de la dégradation rapide de la voirie ailleurs. «De façon générale, les voiries en Côte d’Ivoire ont atteint un certain niveau de vie. Quand on construit, elles vivent à une certaine période et elles ‘’meurent’’. La moyenne d’âge d’une route, c’est quinze ans», précise-t-il.

A l’en croire, à Abidjan, tous les investissements qui ont été faits datent d’avant 1990. «La solution aujourd’hui, c’est de renouveler la durée de vie de nos infrastructures routières pour encore 15 ou 20 ans. Cela suppose qu’il faut faire un renforcement de ces voiries. Et c’est ce qui est en train de se faire progressivement», assure-t-il.

M. Kouakou, explique qu’étant donné que ces renforcements coûtent excessivement cher, entre 200 à 300 millions FCfa le kilomètre de bitume, il s’agit donc de rattraper les dégradations ponctuelles. Par ailleurs, rappelle-t-il, «quand on construit une route, elle est dimensionnée pour le nombre d’années. Elle est donc liée à une projection de trafic. Chaque jour, on peut estimer une progression de trafic de 7% à peu près. C’est dire que s’il y a 100 véhicules qui circulent en 2015, on suppose qu’en 2016, il y aura 107 véhicules. De lourds investissements.. Ces projections ne sont toujours pas respectées».

L’expert en réseau routier fait remarquer que les véhicules en extrême surcharge sont également les causes de la dégradation rapide de la voirie. «C’est ce qu’on appelle le coefficient d’agressivité. En Côte d’Ivoire, nous avons 80% de surcharges et dans ces 80%, il y a 10% qui sont en extrême surcharge et qui ont détruit 50% de nos routes».

S’agissant de la qualité du matériel utilisé et le professionnalisme des maîtres d’ouvrage mis souvent en doute par les populations, François Kouakou confie que lorsqu’un appel d’offres est lancé, l’entreprise recrutée à obligation de fournir des références techniques. «Nous demandons aussi bien l’expérience de l’entreprise que celle des experts qui sont chargés de réaliser la voie et de ceux qui sont chargés de contrôler les travaux exécutés. Ce n’est pas seulement l’Ageroute qui reste dans ses bureaux pour faire le choix. Les appels d’offres sont lancés conformément au code des marchés publics de Côte d’Ivoire», fait-il savoir.

Il relève que dans la commission, il y a aussi bien le ministère des Infrastructures économiques, l’Ageroute, la direction des marchés publics que d’autres structures partenaires au projet. Toutefois, le directeur du réseau estime que même quand les routes sont construites, il faut bien qu’elles soient entretenues. «Si ce sont des voies des communes, l’entretien est du ressort des collectivités. Elles sont chargées de faire le curage, l’assainissement et tout autre entretien pour que la route puisse respecter sa durée de vie. Par contre, si ce sont des voies d’intérêt national au niveau d’Abidjan, c’est du ressort du ministre des Infrastructures économiques», précise-t-il.

Cependant, ajoute-t-il, «il y a également des voiries privées comme dans les cités et des opérations immobilières. Dans ces endroits, les voiries ne respectent pas forcément les qualités techniques requises. Cela ne relève pas trop du ministère des Infrastructures économiques, parce que pendant la construction et la conception, nous ne sommes pas associés».

De l’avis du directeur du département infrastructures et transports au Bureau national d’études techniques et de développement (Bnetd), Essan Aboh, qui est intervenu récemment sur la question, la maîtrise d’œuvre assurée par sa structure et tous les autres cabinets œuvrant dans le secteur obéit à un processus bien éprouvé et internationalement approuvé. «Toute infrastructure a une durée de vie plus ou moins longue suivant les moyens mis en place pour son entretien», fait-il savoir.

Il confie d’ailleurs que le personnel-clé souvent dédié à la surveillance des travaux répond à des critères d’expérience professionnelle et de probité. L’heure n’est donc plus à la réhabilitation. Il s’agit plutôt de trouver de gros moyens pour résoudre définitivement la question de la dégradation rapide de la voirie en Côte d’Ivoire. Absolument !

Fatou Sylla
Nord Sud

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