Enclavement, rareté de la clientèle... / Nouvelle casse de N’Dotré : les artisans pleurent

Le rêve de travailler dans un endroit moderne, sécurisé et rentable est en train de devenir une chimère pour les artisans de la casse de N’Dotré. Ils n’ont plus goût à la vie. Ce jeudi 25 juin, ils ne font que se lamenter. Et pourtant, le temps est clément.

En cette période de saison pluvieuse, la pluie n’est pas tombée ce jour et il ne fait pas non plus chaud. Cependant, les mines renfrognées, quatre vendeurs de pièces dé- tachées, assis dans une des nombreuses allées de box, non loin de leurs magasins, devisent à bâtons rompus.

A l’évidence, ils sont anxieux. Près de six mois après leur relocalisation sur le nouveau site de N’Dotré situé sur une colline, dans les encablures de la forêt du Banco, à quelques 500 m de la voie principale reliant le carrefour de N’Dotré, à Abobo, à la prison civile, à Yopougon, les artisans restent amers.

« Elles (Ndlr, les autorités de tutelle) sont venues nous jeter ici. Elles nous ont abandonnés », lancent en chœur ce groupe de ferrailleurs. Ils ne cessent de ruminer leur colère contre les autorités qui les ont délogés d’Adjamé. «J’ai plus de 17 ans de métier de garagiste. J’arrivais à nourrir ma famille et à assurer leurs besoins essentiels. Mais depuis cinq mois que je suis ici, je commence à cumuler des arriérés de loyer », relate avec amertume, Hamed, un ferrailleur, la soixantaine révolue. Et d’énumérer ses difficultés. « J’ai quatre enfants qui sont inscrits au privé, je ne sais pas comment je vais parvenir à les scolariser la rentrée prochaine », s’interroge-t-il.

Dans un français approximatif, il montre ses deux magasins remplis pourtant de pièces détachées, comme pour dire qu’il affiche néanmoins une volonté à toute épreuve. Selon Hamed, il a dû débourser près de 150.000 F pour mettre en état son magasin. « Nous avons reçu le box uniquement avec les tôles. Le mur n’était pas crépi. De même, le sol n’était pas cimenté. J’ai fait tous ses travaux à mes propres frais », souligne-t-il.

Sans détour, il fustige l’attitude du ministère en charge de son domaine d’activité ainsi que l’entreprise Sacn qui a réalisé les travaux. « On a fait croire que tout est fin prêt et que nous pouvons venir à N’Dotré. A la vérité, c’est faux. Les magasins ne se sont pas achevés et nombre de ferrailleurs refusent de venir s’y installer », précise-t-il pour mettre en évidence la témérité de ceux qui s’y sont installés tout de même.

Doumbia Bangaly n’est pas non plus heureux sur ce site. Selon lui, par le passé, après le boulot, il rentrait à la maison avec au moins 5000 F par jour. Pourtant, depuis près de trois semaines qu’il est à la nouvelle casse, il n’a encore rien perçu. « Chaque matin, c’est ma femme qui me donne 600 F pour assurer mon transport aller-retour entre N’Dotré et Williamsville où je réside. C’est vraiment difficile », se lamente-t-il.

Pour lui, tant que les clients pourront trouver satisfaction à Abobo-Anador ou même non loin de la nouvelle casse, ils ne viendront pas jusqu’à N’Dotré. « Nos concurrents sont aux abords des routes, plus accessibles. Les clients préfèrent aller vers eux plutôt que de venir jusqu’ici », relève-t-il.

Pour lui, si l’Etat ne prend pas de mesures obligeant tous les ferrailleurs à venir sur le même espace, la situation ne va guèreprendre de risque. Car si une pluie sous’améliorer. C’est également l’avis d’un autre vendeur de pièces détachées, JB.

Au dire de cet homme âgé d’une quarantaine d’années, nombre de ferrailleurs ont trouvé un nouvel endroit en face de l’ex-casse d’Adjamé, c’est-à-dire de l’autre côté de l’autoroute. « Cet espace est exploité au vu et au su de tous. En outre, certains préfèrent tenir leurs boutiques sur des étals dans les quartiers plutôt que de venir à N’Dotré. Nous avons respecté la décision de l’Etat, mais il n’y a aucune politique d’accompagnement », clame-t-il haut et fort.

Diarrassouba, un garagiste, renchérit pour déplorer l’inaccessibilité d’un espace dont l’Etat a fait tant de publicité. « Depuis que les pluies ont commencé, on ne peut pas accéder à la casse. Quand nous sommes-là et que la pluie commence à tomber, pour éviter que nous restions bloqués sur le site, nous quittons précipitamment les lieux », relate-t-il. A la vérité, la casse est située sur une colline.

Pour y accéder, il faut traverser un ravin qui, durant les pluies, se remplit et obstrue le passage. Ce mardi, malgré l’absence de pluies, quelques occupants de ce terrain qui ont un véhicule préfèrent les immobiliser loin et traverser le ravin à pied. «Je préfère ne pas daine arrive, je vais me débrouiller pour revenir. Ce qui n’est pas évident, si je suis en véhicule », fait savoir MS, un autre garagiste.

Même le chef de chantier d’une autre société de construction des box subit les désagréments du fait de l’enclavement du site. « Le pont menant à la casse est abîmé. Les camions devant nous apporter le ciment et le sable ne peuvent pas traverser le ravin. Si à cela, on ajoute la pénurie du ciment, cela ralentit les travaux », affirme Jasmin Oulaï de la société Aebi Services, désabusé.

42000 F par mois, une pilule amère

En dépit des nombreux obstacles qui les empêchent d’avoir la clientèle, selon les artisans, l’entreprise Sacn en charge de la gestion de la casse leur a distribué des courriers. « Dans les notes à nous adressées, la société nous rappelle qu’à partir du 6 juillet, chaque occupant doit payer 42.000 F représentant le montant du loyer. Depuis quelques heures que tu es là, as-tu vu un client ici ? », interrogent-ils, comme pour nous prendre à témoin de leur supplice. Et d’affirmer en chœur, « nous souffrons en silence. L’Etat a décidé de ruiner nos vies ».

Kalifa Doumbia, président de l’Association des ferrailleurs et casses de Côte d’Ivoire (Afeca-Ci) donne quelques raisons des difficultés des acteurs. « La casse de N’Dotré a été faite de façon précipitée. Aucune étude d’urbanisme, d’ingénierie et d’assainissement n’a été réalisée au préalable. Conséquence, il n’y a pas de route », relève-t-il avec amertume.

En outre, ajoute t-il, les collectivités territoriales n’ont pas été associées au projet. Pour lui, ces plaies font que sur le terrain, c’est l’anarchie totale qui règne. Il rassure tout de même que les problèmes ont été posés au nouveau ministre de l’Entreprenariat national, de la promotion des PME et de l’artisanat. «Nous attendons ses solutions concrètes », espère-t-il.

En attendant, le directeur de l’Encadrement et de l’innovation de l’artisanat de cette administration dénie toute responsabilité de l’autorité de tutelle. Pour Antoine Assemian Yapo, l’Etat a joué sa partition. « Habituellement, ce sont les artisans eux-mêmes qui aménagent les sites et s’y installent. Cette fois, les pouvoirs publics leur ont trouvé un espace où ils pourront travailler en toute quiétude », souligne-t-il.

Il affirme que ce sont les artisans qui ont choisi l’opérateur en charge de l’aménagement du terrain et de la construction des box. « Ils ont refusé que le gouvernement choisisse un opérateur. Ils ont fait leur choix. Ils ne peuvent pas accuser l’Etat aujourd’hui », explique-t-il.

Abordant l’épineuse question de la concurrence déloyale des autres artisans exerçant à Abobo et sur les autres artères, M. Yapo affirme que le site actuel de N’Dotré ne peut pas contenir tous les acteurs de la capitale économique. « Initialement, l’espace devant abriter la casse était de 80 h. Mais du fait des construc- tions anarchiques, ce sont 15 h qui ont été aménagés. L’Etat a trouvé un autre endroit qui n’est pas encore opérationnel. On ne peut donc pas actuellement déloger d’autres artisans », fait-il remarquer.

Cette même ligne de défense est adoptée par Guy Koffi, responsable administratif de la Sacn. A l’en croire, sa société n’est pas responsable des Voiries et réseaux divers (VRD) et ne peut vraisemblablement être accusée de l’enclavement de la zone. S’agissant de l’état des box, il indexe les artisans. « Certains artisans ont pris la décision de revenir s’installer sur le site, dans l’urgence, longtemps après le démarrage du projet. En l’absence de box et nous pressant, nous leur avons livré des bâtiments qui n’étaient pas crépis afin qu’ils puissent tout de même s’installer », argumente-t- il.

Concernant le paiement des frais des magasins, il est formel. « Notre entreprise a été très large. Vu les difficultés des artisans, nous leur avons accordé cinq mois avant de leur demander de commencer à payer les box qui coûtent 600.000 F au total. Or, à ce jour, ils n’ont déboursé que 100.000 F. D’où le prix mensuel de 42.000 F pour qu’ils puissent les solder en un an », se justifie-t-il. A l’évidence, la modernisation annoncée des casses et ferrailles est loin d’être sur de bons rails.

Ahua K.

Source : Nord Sud 

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