Réseau de pièces détachées d’Abobo-Adjamé : Comment des pièces défectueuses échappent aux contrôles de l’Etat

Les casses automobiles proposent généralement des pièces d’occasion ou neuves. Un marché où l’on peut dénicher des optiques de phare, des pare-chocs, des moteurs, des boîtes de vitesse, des culasses turbo… à prix réduits.

Pour acheter des pièces auto, il y a une multitude de canaux de distribution. Les vendeurs agréés sont fournis directement par une centrale d’achat des constructeurs tels Cacomiaf, Peugeot, BMW…

Acteurs incontournables du marché des pièces d’occasion, ils disposent de magasins qui proposent à la vente toutes sortes de pièces de rechange. Les lieux de prédilection des habitués sont les casses d’Abobo et d’Adjamé, où la qualité des pièces n’est pourtant pas toujours au rendez-vous.

Abobo carrefour Banco. La voie est obstruée par de nombreux véhicules stationnés, créant un embouteillage. Au milieu des voitures en marche, de jeunes tenant en main des croix, des balai-glaces, des bougies, des boulons… se profilent entre les voitures en marche ou stationnées.

Quels nerfs d’acier ! Ils sont là, proposant leurs marchandises aux automobilistes. Ces jeunes commerçants ambulants de pièces détachées aux alentours de la casse vendent des pièces pour des magasins. «Moi je n’achète jamais de pièces avec ces jeunes. Ils n’ont pas de magasins. J’ai commis un jour l’imprudence d’acheter des phares avec l’un d’entre eux. Le lendemain, ils ne marchaient plus. Quand je suis revenu pour chercher celui avec qui j’avais acheté les phares, je ne l’ai plus revu. Et personne ne semblait le connaître», révèle Jonas Kouassi Konan comptable dans une société immobilière.

Ces pièces d’occasion vendues en majorité dans les casses automobiles, ne bénéficient pas des mêmes garanties que celles des équipementiers automobiles agréés, mais, elles sont vendues entre 30 et 70% moins cher d’où l’engouement suscité auprès de la clientèle.

«Moi je préfère venir ici à la casse d’Adjamé pour acheter mes pièces. Figurez-vous qu’à Cacomiaf, avant d’acheter une pièce, on exige ta carte grise, et les pièces coûtent excessivement cher. J’ai un moteur qui est tombé en panne la semaine dernière. Dans une société dont je préfère taire le nom, l’on m’a demandé de payer la somme d’un million de FCFA. Pourtant à la casse d’Adjamé avec 250.000 FCFA, j’ai pu avoir mon moteur», a révélé Claude Lobognon, aviculteur à Bingerville.

«Le ministère du Commerce ne fait pas son travail. Il n’y a aucun contrôle. Ces pièces sont généralement des copies. Elles exposent les populations au danger.» Si les tarifs pratiqués dans les casses sont pour la plupart attractifs, il n’en va pas de même pour la qualité des pièces de rechange. Nombre de ces pièces sont de qualité douteuse ou remises en service après avoir eu une autre vie. Et les griefs contre les casses auto s’accumulent.

Certaines personnes exigent qu’elles soient purement et simplement fermées. «Des pneus réchappés déjà utilisés ailleurs, qui ne sont pas forcement conformes à nos réalités se retrouvent dans les casses auto. Le ministère du Commerce ne fait pas son travail. Il n’y a aucun contrôle.

Ces pièces sont généralement des copies. Elles exposent les populations au danger», s’inquiète cette mère de famille. Quant à Moussa Touré, mécanicien, il a toujours conseillé à ses clients de se faire accompagner par des professionnels pour ne pas être l’objet d’actes de malveillance : «Les pièces sont souvent défectueuses, si vous n’êtes pas un professionnel vous ne pouvez pas le savoir».

D’où proviennent toutes ces pièces détachées qu’on trouve sur nos casses? Selon les témoignages recueillis sur place, les pièces neuves ou de secondes mains proviennent pour la plupart du Ghana, du Nigeria, des pays d’Asie, d’Europe… ainsi que de certains équipementiers de constructeurs automobiles installés en Côte d’Ivoire.

Mais elles proviennent également de certains circuits illicites entretenus par la pègre abidjanaise voire ouest-africaine. En effet, des véhicules volés dans les pays de la sous-région, ou accidentés fournissent également des pièces détachées qui achèvent leurs parcours dans les casses d’Abidjan.

Diarra Traoré, 47 ans, d’origine guinéenne, une casquette vissée à la tête et une serviette jetée à l’épaule gauche, tenant un vieux journal, ne réfute pas cette origine même s’il tente d’en atténuer l’importance.

«Ici, on est bien organisé. Dès que des contrôleurs doivent venir, on est informé par nos gars qui travaillent avec eux. Avant leur départ, on se cotise pour leur remettre quelque chose.» «Moi, je m’approvisionne à partir de mon pays, la Guinée,» expliquet- il avant de révéler que les Nigérians leur livrent une concurrence déloyale. «Ils ont une filière d’approvisionnement dont ils sont les seuls à connaître le secret».

Stephan Onuwo, ressortissant nigérian, vendeur de pièces détachées automobiles à Adjamé ne dit pas autre chose, confirmant partiellement les propos de Diarra «Je vais souvent à Lagos pour chercher ma marchandise. Au pays, c’est moins cher. Ici chacun à son réseau d’approvisionnement », lâche-t-il dans un français mâtiné de Yorouba, tout en reconnaissant qu’il y a une grande part de loterie en matière de pièces de rechange.

On peut tomber sur des pièces de bonne qualité comme sur celles de moins bonne qualité. Cela est valable aussi bien pour les grossistes que pour les clients qui paient par pièce.

Pour importer des pièces détachées en vue de la commercialisation, il est impératif de passer par les douanes qui jouent un rôle essentiel dans les opérations de commerce international. Elles contrôlent la conformité des échanges. «Nous faisons un contrôle strict, nous nous assurons que la marchandise n’est pas dangereuse pour nos populations. Les containers qui arrivent de Dubaï, d’Europe, de Lagos… sont passés au peigne fin. Donc s’il y a des pièces de mauvaise qualité sur le marché, nous ne sommes pas responsables », a indiqué un lieutenant des douanes qui a requis l’anonymat.

Des revendeurs qui s’approvisionnent chez les équipementiers de constructeurs automobiles installés en Côte d’Ivoire usent de ruse pour vendre des pièces d’origine inconnue, voire douteuse. Ahmed Bangoura, vendeur à la casse d’Adjamé a éclairé notre lanterne sur la question: «Moi, quand j’apprends que les agents du ministère du Commerce arrivent, je leur présente mon registre de commerce et les reçus des pièces achetées à Séta Côte d’Ivoire ou à CFAO Motors. Celles acquises en «djéze» (c’est-à-dire au marché noir en argot ivoirien), je les cache».

A la question de savoir comment ses collègues et lui sont, chaque fois, informés de la venue des agents du ministère du Commerce, il a fait cette révélation : «Ici, on est bien organisé. Dès que des contrôleurs doivent venir, on est informé par nos gars qui travaillent avec eux. Avant leur départ, on se cotise pour leur remettre quelque chose».

C’est clair ! Des complicités au sein des structures chargées de contrôler la qualité des pièces vendues sont avérées. «Nous faisons notre travail avec la plus grande conscience professionnelle. Cette affaire de casse; les autorités ne veulent pas prendre leurs responsabilités. Toutes savent que ces marchés sont alimentés par des pièces issues de voitures volées, accidentées, d’usines illégales… ou de circuits de contrebandiers. Malheureusement, les autorités ne veulent pas qu’on y fasse des descentes régulières», a affirmé, Paul G, contrôleur au ministère du Commerce.

Un constat. Les pièces détachées automobiles vendues dans nos différentes casses dépannent, certes de nombreux usagers, même si la qualité n’y est toujours pas, mais, il faut aussi reconnaître que, ce secteur d’activités générateur de nombreux emplois a besoin d’être assaini pour une meilleure contribution à l’économie nationale.

Arnaud HOUSSOU
Tribune Ivoirienne

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